Explorer la nature : histoires de mes photos quotidiennes

Mes photos : Une nouvelle catégorie, et pourquoi je ne suis pas sur les réseaux sociaux

Il m’a fallu beaucoup de temps avant de me décider à créer cette catégorie. Longtemps, je me suis dit qu’il me « fallait » être sur Instagram. C’est la norme, le passage obligé. Mais pour accéder à toutes ces informations partagées en masse (photos, vidéos, événements, actualités), il faut s’inscrire, donner une adresse mail, entrer dans ce grand Monde Virtuel pour avoir le droit de participer.

Or j’ai déjà ce blog, accessible à tout le monde, sans inscription, visible en tout temps, par toutes et tous. Je ne vois donc pas l’utilité de « faire comme tout le monde » uniquement pour me sentir intégrée.

Entendre « tu dois être sur tel réseau pour être au courant de tout », « tu devrais écrire comme ceci », « tu ne devrais pas partager cela », « si j’étais toi, je serais visible sur telle plateforme », « quoi ? comment tu fais pour ne pas être au courant, tu ne sais pas ce que tu rates ! »… m’horripile de plus en plus. Ces conseils, bien intentionnés ou non, reflètent une société d’hyperconsommation, d’addiction et d’injonctions permanentes à la visibilité.

J’ai donc décidé d’ouvrir cette catégorie « Mes photos » pour partager un peu de ma vie, à ma façon, à travers les images de mon quotidien, qu’elles soient belles, difficiles, ou simplement là. Parfois je commenterai, je raconterai l’histoire de la photo, du héros ou des héros du jour. Parfois, l’image sera juste là, sans un mot de plus.


La photo du jour et la petite histoire qui va avec

Cette première photo a été prise hier, lors de ma formation.

Le Centre Régional d’Initiation à l’Environnement de Spa * était venu jusque chez nous. C’était une magnifique journée tant par son contenu que par les approches utilisées pour nous apprendre à lire, entendre, goûter, sentir et voir la nature et le Vivant.

L’après-midi, nous avons exploré un petit étang et découvert quelques-uns de ses habitants. J’ai aperçu, et je ne suis pas la seule, un Triton alpestre avec son ventre orange. Furtivement. J’aurais aimé l’observer plus longuement, m’émerveiller, l’admirer… mais il y avait bien trop de monde et de bruit autour de lui pour qu’il ose se laisser voir davantage.

Pourtant, avec un peu de patience, le peuple minuscule de l’eau s’est ouvert sous nos regards ahuris, passionnés, curieux.

Alors que l’animatrice expliquait comment utiliser une clé de détermination pour identifier les invertébrés aquatiques, mon regard périphérique capte un mouvement sur le bord de l’eau. Un gros insecte noir se débat. Il va se noyer si je n’interviens pas. Ne sachant pas encore ce que c’était, j’ai pris la précaution d’utiliser une petite épuisette pour le tirer de sa mauvaise posture. Après identification, et la certitude de ne pas me faire mordre, je l’ai posé sur mon doigt pour qu’il se sèche. Quelques secondes, une photo, et je le déposais dans le potager partagé voisin.

Bousier ou Geotrupe

Le Bousier commun (Geotrupes stercorarius) est un coléoptère entièrement noir, trapu et robuste. Il tient son nom de son régime alimentaire : il se nourrit principalement d’excréments, qu’il roule en boules pour les transporter et les enfouir. Il peut ainsi déplacer des boules de bouse pesant jusqu’à 1 000 fois son propre poids ! Un record digne des plus grands athlètes !

Mais au-delà de l’anecdote, le Bousier est un allié précieux et souvent méconnu. En enfouissant la matière organique, il aère le sol, participe à la formation de compost naturel et contribue au recyclage des nutriments. Un véritable jardinier de la Terre, discret et indispensable.


* Le Centre Régional d’Initiation à l’Environnement de Spa (Province de Liège, Belgique)

Recrutement humain : l’histoire de Bernadette

Une employeuse qui lit entre les lignes

Les refus, quels qu’ils soient, font mal. En recherche d’emploi, ce sont les silences qui pèsent le plus. On devient invisibles. Des mails sans prénom, des formules toutes faites, automatiques, des processus de recrutement qui vous transforment en dossier avant même que vous ayez pu dire qui vous êtes.

Et puis il y a Bernadette.

Je m’appelle Cécile. Je suis en formation ECOCOM’S (éducation et communication pour la santé et l’environnement), passionnée du monde du vivant : les animaux, les plantes, les liens invisibles qui traversent les écosystèmes avec des humains qui essaient, tant bien que mal, de ne pas tout défaire. Je cherche un emploi. Et dans cette recherche, j’ai croisé quelqu’un d’inhabituel.

Tout commence par un mail de réception de candidature. Banal, en apparence. Sauf qu’il ne l’est pas du tout.

Bernadette, coordinatrice d’une petite asbl liégeoise, m’écrit personnellement. Elle a vu que j’avais consulté son profil LinkedIn, elle a consulté le mien. Et elle me dit quelque chose que peu d’employeurs/employeuses diraient : que ma lettre de motivation lui a d’abord fermé une porte parce qu’elle sentait l’IA. (je passais par un moment d’épuisement et j’ai choisi la facilité d’une lettre de motivation améliorée par l’IA uniquement parce qu’elle en faisait allusion dans son offre d’emploi). Son premier réflexe a été le rejet. Puis Bernadette me raconte comment elle a relu, comment sa rationalité a pris le relais, comment elle s’est ravisée.

« Ce mail s’écarte de la relation de pouvoir recrutante-recrutée, juste pour échanger entre êtres humains. »

Elle me dit que je vaux mieux que cette lettre. Que ce qu’elle a voulu rencontrer, c’est ce qu’elle a lu entre les lignes : mes valeurs, ce qui me fait vibrer, mes actes. Et elle m’invite quand même à la rencontre collective.

Ce mail m’a vachement étonnée, surprise et à la fois déstabilisée. Jamais, je n’avais reçu une telle réponse personnelle et positive.

Le 12 mars, je rejoins un cercle de 13 candidates et de 3 candidats. Pas une salle d’attente. Pas un jury derrière une table. On forme un cercle. On bouge, on fait connaissance, on parle. On créé du lien, vivant ! Il y a même eu une Pensée au centre du cercle. Bernadette et son équipe ont construit un moment où la question n’est pas qu’est-ce que vous savez faire, mais qui êtes-vous, vraiment, et comment vous approchez-vous du vivant ?

J’ai écrit un petit texte après, inspiré de cette rencontre, de cette plante qui avait tout observé. Je le lui ai envoyé. Elle m’a répondu avec humour et chaleur.

Voilà le niveau d’attention, de jeu, de poésie pratique qu’elle met dans un processus de recrutement.

Aujourd’hui, j’apprends que je n’ai pas été retenue. Bernadette me l’a dit clairement, honnêtement, sans faux-semblant. Elle m’a souhaité bonne chance pour mon stage, m’a encouragée à rester en lien. Et pour l’ensemble des candidates et des candidats non retenu(e)s, elle a proposé une rencontre collective, gratuite, ouverte, sans arrière-pensée autre que celle de continuer à tisser du lien entre personnes aux mêmes aspirations.

« C’est aussi l’occasion de se rendre compte que nous sommes plus nombreux·ses que ce qu’on pourrait croire. »

Pas un réseau. Pas du networking. Un tissu. Du vivant social.


Les Fougères : une micro-asbl qui pense en grand

Les Fougères, c’est trois personnes. Peut-être quatre si les subsides suivent. Tout est calculé, négocié, subsidié, offert, échangé. Une structure minuscule par la taille, immense par l’intention.

Ce que Bernadette déploie envers 150 candidates et candidats (pour deux postes), dépasse en humanité ce que font des organisations dix fois plus grandes. Et ce n’est pas par naïveté ou par idéalisme flottant. C’est une posture consciente, cohérente, incarnée.

Ce qu’elle pratique, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui le One Health : cette idée ancienne comme les écosystèmes que la santé des humains, des animaux et des milieux naturels est une et indivisible. Elle l’applique au monde du travail : la santé d’un collectif dépend de la façon dont on traite chaque individu qui en approche la porte. Même ceux qu’on ne peut pas accueillir.

C’est une vision systémique du recrutement. Et c’est visionnaire.

Ce que je veux faire de tout ça

Cette histoire avec Bernadette est, sans que je le sache encore tout à fait, le début de quelque chose.

Je veux raconter des histoires comme celle-là. Les histoires des petites associations qui défendent le Vivant dans tous ses états : humain, animal, végétal, invisible. Qui résistent à la logique du profit et de l’individualisme non pas par militantisme bruyant, mais par la cohérence quotidienne de leurs actes. Qui créent du lien là où le système encourage la compétition. Qui font exister des valeurs que beaucoup croient utopiques, en prouvant, jour après jour, qu’elles sont simplement possibles.

Bernadette n’a pas su qu’elle m’offrait tout ça en m’écrivant. Mais c’est ce qui s’est passé.

Alors merci, Bernadette. Pour chaque mail. Pour la Pensée au milieu du cercle. Pour avoir lu entre les lignes ce que moi-même je voyais à peine.

Et pour m’avoir rappelé pourquoi je veux faire ce que je veux faire.

Les syrphes et moi

Petit insecte, viens, viens, n’aie pas peur,
Viens te poser sur mon doigt, tout en douceur.
Promis, je ne mords pas, je suis sage,
Je veux juste admirer ton visage.

Petit insecte, viens, viens, approche-toi,
Pose tes pattes sur ma main, aies confiance en moi.
Tu y seras bien, sur le dos de mon doigt.

Le temps d’un repos,
Le temps d’une photo,
J’aimerais t’identifier, percer ton mystère,
Toi, le petit danseur de lumière.

Avec application, je te tire le portrait,
Avec l’application, ton nom apparaît.
Cheilosia ! te voilà enfin nommé,
Petit syrphe velu, enfin révélé

Syrphe « Cheilosia »  – Domaine Sart-Tilman (Liège) 19/03/2026

Les yeux sont rapprochés, il s’agit donc d’un mâle.

Histoires de pensées: écouter au-delà des mots

Il y avait une pensée. Non, en fait, elles étaient plusieurs. Mais l’une d’elles a été choisie.
Elle m’a parlé. Elle nous a parlé. Beaucoup, mais brièvement. Après avoir dit ce qu’elle avait à dire, elle s’est tue.

Intimidée par le groupe, sans doute, elle n’a plus dit mot.

Elle était là, et on la regardait, on espérait, on y croyait encore.

Après un instant de silence absolu, je me suis approchée d’elle. Accroupie pour être à son niveau, je lui ai chuchoté des mots doux.

Et là, elle m’a raconté ce qu’elle pensait de nous. Normal pour une pensée de penser.
Alors qu’elle était dehors, à profiter des rayons du soleil, à somnoler sur le chant d’un rouge-gorge infatigable, elle a été réveillée. En douceur, mais sans lui demander son avis, on l’a transportée, on l’a déplacée et on l’a enfermée dans une pièce.
Elle s’est sentie étouffée. Observée comme une chose bizarre. Elle n’a pas su compter le nombre de paires d’yeux qui la scrutaient, trop, beaucoup trop, mais elle a su qu’on attendait quelque chose d’elle.
Alors qu’elle contemplait la fenêtre, tournant le dos à la mousse et aux autres plantes cousines, elle nous a entendu nous présenter.
Curieuse de nature, elle a tendu un pétale. Dix-neuf prénoms sont sortis, tantôt avec un timbre souriant, tantôt hésitant ou intimidé, mais jamais moqueur.
Elle attendait la suite.
Une voix grave a raconté une histoire. C’était abracadabrant. La pensée me dit qu’elle n’a rien compris. Ça parlait de champignons et d’hommes drogués. Pourquoi parler de champignon, il n’y en a pas ici, me précise-t-elle.
Puis elle a entendu une autre histoire. La mienne. Là, elle s’est sentie plus vivante. Je parlais d’une plante qui a été appelée au tribunal pour confondre un malfrat. La pensée me dit qu’elle avait déjà entendu cette histoire, il y a longtemps. Elle s’est aussitôt sentie plus importante. Elle s’est légèrement redressée.
Comme la mousse ne pipait toujours pas un mot, elle s’est dit qu’il était de son devoir de nous expliquer sa façon de penser.
Elle a tout lâché, d’une traite. Ce qu’elle disait produisait de la musique ! Ben oui, quand elle parle, nous les Humains, on ne comprend rien, pire, on n’entend rien ! Alors, il nous faut une machine pour traduire les ondes végétales en sons. Et la pensée a été surprise. Car on a entendu quelque chose, mais on ne l’a pas comprise pour autant.
Alors, comme elle a vite réalisé qu’on ne pouvait échanger, elle s’est tue.

Chargée de communication pour la pensée du jour, je vous confie cet échange tout à fait exceptionnel.

J’ai passé quatre heures à faire connaissance avec dix-huit personnes, pour un poste, pour l’asbl Les Fougères. Parmi les dix-sept candidat·e·s dont je fais partie, un·e seul·e sera retenu·e. J’y suis allée avec curiosité, sans arrière-pensée. Juste pour découvrir, pour faire connaissance, pour créer du lien. Pour apprendre des autres.

Et de ces quatre heures, je suis ressortie avec le sourire, grandie, et des pensées par milliers.

La pensée, elle, a déjà recouvré la liberté.
Le rouge-gorge chante encore.

Clic sur le logo de l’ASBL « Les Fougères » pour lire leur article concernant la musique des plantes.


C’était un chapitre de mon histoire vécue hier après-midi, lors d’un entretien-rencontre pas comme les autres.

Réveiller l’inspiration: le chemin de la Montagne

Je suis La Montagne.

Pas la montagne des cartes postales. Pas celle qu’on admire depuis la terrasse d’un café avec un chocolat chaud. Moi, je suis celle qu’on regarde, qu’on respecte, qu’on hésite à gravir.

Celle qui attend.
J’attends beaucoup, en fait.

4h40. La vallée est noire et muette. Pas un bruit. Pas un moteur. Même les oiseaux n’ont pas encore décidé si ça valait le coup de se lever.
Et moi, je veille. C’est l’heure que je préfère. Celle où tout dort sauf l’essentiel. Celle où le silence est si dense qu’on pourrait presque le toucher.

C’est à cette heure-là qu’Elles naissent, parfois. Discrètement. Sans prévenir. Comme une graine qui choisit son moment, pas le jour, pas la lumière franche, mais ce noir tiède d’avant l’aube. Une pousse minuscule qui fend la terre froide, lève la tête, et existe.

Tôt ce matin, deux graines ont germé à mes pieds. Petites. Vives. Mignonnes à croquer.
Je les ai senties pousser avant même qu’on les attrape, avant le bras tendu dans le noir, avant l’écran qui pique les yeux, avant le bloc-notes et ses lettres noires sur fond jaune.
Elles étaient là. Vivantes. Déjà.

Elle a souri dans le noir.
Je le connais, ce sourire-là. Il ne s’adresse à personne. Il monte, silencieux.
C’est le sourire de quelqu’un qui vient de trouver une prise sur la paroi. Pas la gloire. Pas le sommet. Juste la prochaine prise.
Elle ne lâche rien. Jamais.

Autour d’elle, le monde lui dit : « Montre-toi davantage. Partage. Grimpe là où on te verra. Sois visible aux bonnes heures, dans les bons formats, avec les bons mots ».
Elle écoute, elle observe, elle admire ceux qui savent faire ça. Mais ce n’est pas son chemin.
Son chemin à elle commence avant l’aube.
Dans le silence. Dans le brouillard du demi-sommeil. Là où les idées naissent un peu farfelues, un peu osées, un peu différentes. Et c’est tant mieux !

Elle dit que ses idées ressemblent à des montagnes. Belles à regarder, moins faciles à gravir. Elle rigole d’elle-même en le disant. Mais ce qu’elle ne voit pas encore, et que moi je vois, de là-haut, c’est qu’elle grimpe déjà.
À 4h40. Avec son téléphone et ses deux idées neuves.
C’est ça, son ascension.
Son ascension, sa personnalité, sa vision. Et elle a raison de ne pas être quelqu’un d’autre. Elle est Elle. Toute entière.

Moi, je continue de veiller.
Je suis la montagne. Et j’ai tout mon temps.

Survivre au marché de l’emploi : un parcours de résilience

Chercher, se former, évoluer, tout en restant soi-même

Chercher un emploi. Se former. Postuler. Évoluer. Tout en restant soi-même, en écoutant son corps, en prenant soin de sa santé, physique comme mentale. Se respecter.

C’est difficile. Terriblement difficile, dans le contexte économique et social d’aujourd’hui. Quand on a 45 ans et plus. Quand on est une femme.

Car oui, malgré les beaux discours, malgré les avancées proclamées, le déséquilibre persiste. Le jugement, la concurrence permanente, le dénigrement, les critiques… tout cela est bien réel, bien présent.


Je suis arrivée « libre » sur le marché de l’emploi en juin 2025. Durant les six années précédentes, j’avais travaillé à mi-temps (parfois un peu plus) pour le même employeur. Avant cela, une période de formation et de chômage, relativement courte. Et avant encore, j’ai travaillé sans interruption, de fin 1999 à fin 2017.

En six mois, j’ai suivi de nombreuses formations et ateliers pour développer une activité indépendante. Cela n’a pas abouti, pour plusieurs raisons. Après avoir accepté cet échec, je me suis lancée dans une formation longue, à temps plein. J’y suis encore.

Et quinze jours après avoir débuté cette formation, j’ai reçu non pas un, ni deux, mais trois messages : par mail, par courrier postal, et même par SMS, m’avertissant de la fin de mes indemnités au 1er juin 2027.

Trois messages en une semaine. Pour me rappeler que dans 15 mois, je n’aurai plus rien. Avant même de savoir si ma formation aboutira. Avant même qu’un stage soit envisageable. L’État ne nous accompagne pas, il nous compte. Il nous chronomètre. Et quand le temps est écoulé, il nous efface.

Depuis peu, le gouvernement belge a choisi d’ajouter de la précarité à la précarité. Moins de revenus pour ceux qui en avaient déjà trop peu. Des malades longue durée forcés à reprendre le travail. Des jeunes poussés non pas à se former, mais à travailler coûte que coûte, à accepter le stress, la violence morale, parfois physique, juste pour survivre.

J’ai de la chance, je le sais. Je peux bénéficier de deux ans d’indemnités. Mais les instances gouvernementales semblent tellement absorbées par leurs indicateurs qu’elles ne voient pas ce qu’elles engendrent : des dépressions, une perte de confiance en soi, des drames humains.

Si c’est involontaire, c’est une faute grave. Si c’est délibéré, c’est inexcusable.


Même en formation, je postule. Régulièrement. Et souvent, je n’obtiens aucune réponse alors même que mon profil correspond à la fonction. Je comprends la réalité : un poste, c’est parfois sept à dix candidats qualifiés en concurrence. Les employeurs n’ont pas toujours le temps de répondre à tout le monde. Mais quand même. Jusqu’où ce système impersonnel, ce silence institutionnalisé, va-t-il aller ?

Mon compagnon vit la même chose. Au chômage depuis peu, avec des qualifications plus larges et plus spécifiques que les miennes, il récolte les mêmes réponses : le silence, le refus automatique, ou parfois, un espoir fragile, un entretien qui surgit au détour de semaines de recherche.

Et puis, pour moi, il y a eu cette candidature.

Pour la première fois, j’ai reçu une réponse enthousiaste. Vraie. Humaine. J’ai appris que mon dossier avait été retenu parmi 150 autres. Je fais partie des 30 premières. Une deuxième sélection déterminera si je participe à une séance collective, puis à une mise en situation réelle.

Cela m’a redonné espoir, espoir en un employeur qui respecte, espoir en un travail juste, honnête, porteur de sens, en accord avec mes valeurs.

Mais je n’ai pas envie de devoir me battre pour ma place.

Et même si j’apprécie sincèrement les échanges avec la responsable du recrutement, même si je suis fière que mon profil ait émergé parmi plus d’une centaine d’autres, une réalité s’impose, un peu cruelle : je ne suis pas la seule à vouloir un travail qui me ressemble. Je ne suis ni unique, ni spéciale. Pour me démarquer, il me faudra sortir de ma zone de confort, me surpasser.

Est-ce que cela en vaut la peine ? Probablement.

Suis-je prête à mettre entre parenthèses ma formation, longtemps désirée, et un stage dans un domaine qui me tient à cœur ? Je ne le sais pas encore.


Alors, que faire ?

Nous vivons dans un pays qui se dit démocratique. Mais la démocratie ne se limite pas aux urnes, elle se mesure aussi à la dignité qu’elle garantit à chacune et chacun, au quotidien.

Que pouvons-nous faire ? La question reste ouverte. Mais elle mérite d’être posée, haut et fort.

Balade sous la pluie : Retrouver le moral dans la nature

J’ai pas le moral
J’suis fatiguée
La la la (chanson de Bénabar)


Être en formation après une dépression et tromper son mental en prétextant que tout va bien, qu’on va y arriver, c’est se mentir à soi-même.

Quelques grains de sable sont arrivés. Ça a grincé mon rythme, perturbé mon sommeil, grignoté ce mental d’acier que j’avais commencé à reforger.
D’autres petits grains se sont rajoutés, discrètement, timidement, silencieusement.

Devant moi, une plage envahie de sable.
Plus loin, un océan aux vagues tourmentées.
Au-dessus de moi, des nuages de plus en plus sombres.

Et des pensées noir de jais ont commencé à plomber mes idées. Des envies de départ, de fuite en catimini, sans faire d’histoire, vers un ailleurs coloré dans lequel je pourrais enfin me voir.


21 février 2026, huit degrés à dix-neuf heures, pluie fine et peu ou pas de vent. Le temps idéal pour débuter une migration.

Sans transition, dans mes sombres pensées arrive la silhouette d’un crapaud commun, sa peau fine et ses verrues, ses pattes aux longs doigts, son œil globuleux avec son iris orangée et sa pupille, caractéristique, horizontale.

Je devrais sortir, pour aller voir s’ils ont besoin de moi pour traverser la petite rue en toute sécurité.

J’ai du mal à m’activer, mais penser à ces petits êtres fragiles m’aide à ne penser à rien d’autre. C’est peut-être ça, le secret : avoir besoin d’être utile à plus petit que soi. Lampe de poche, gilet réfléchissant, seau en plastique. Je suis prête.

Dehors, j’y suis ! Petite rue en cul-de-sac aux abords d’une forêt. Quelques habitants sensibles à leur cause, quelques mares et étangs privés font le bonheur de nos batraciens et amphibiens préférés.

Peu de monde à l’extérieur. Aucune voiture entrant ou sortant. Quatre ou cinq sont garées les unes à côté des autres ; de la musique s’échappe d’une maison dont la porte vient de s’ouvrir. Il y a de la vie, enfermée, endiablée, portée à haut volume. Ne croisant aucun ami recherché, j’entre dans le bois.

Avant d’avancer les pieds, j’illumine mon chemin pour ne pas en écraser. J’avance donc très lentement. Et puis, là, à trois mètres devant moi, sous ma lumière : un crapaud. Je balaie tout autour de lui.

— Tu es tout seul ? je lui demande.

Il ne me répond pas. Je suppose que c’est un éclaireur venu faire du repérage. Il ne bouge pas d’une patte. Je fais une photo (encodage dans ObsIdentify) et je le laisse tranquille. Il est à l’abri des roues de voiture, pour l’instant, dans le bois. J’avance encore de quelques mètres, mais je ne vois plus personne, ni sur le sol, ni dans les arbres. J’espère toujours secrètement apercevoir une chouette ou un hibou, mais il est sans doute encore trop tôt.

Je rebrousse chemin. Je ne vois plus mon copain. C’était un crapaud commun, un petit mec tout bien comme il faut.

Je sors du bois, je sors de la rue. Aucun autre crapaud ou batracien.


Comme sortir me fait du bien, et je le savais déjà, au fond, je ne pense plus aux nuages noirs malgré l’obscurité de la soirée. La nature a ce pouvoir étrange : elle occupe le corps et libère l’esprit. Chaque pas sur le sol humide, chaque souffle d’air frais, chaque frémissement dans les buissons agit comme un ancrage dans le présent, loin des pensées qui tournent en boucle. Je décide d’aller voir à pied un autre site potentiel. Il y a deux ans, j’avais vu des centaines d’œufs dans le petit étang aménagé par la commune.

Normalement, si je pense grenouille ou crapaud, je n’ai aucune raison de traverser la route. La forêt est encore toute proche, et la Vesdre, cette rivière qui serpente de l’autre côté, n’est pas accueillante pour moi ce soir : trop profonde, trop vive avec ses berges, trop hautes.

Mais l’espoir de voir une autre espèce, un triton ou une salamandre, qui sait, me fait sourire. Que j’aime les Vivants non-humains !

Aucun batracien en vue. Mais là, qu’est-ce donc qui vient de fuir ? Pas eu le temps de voir, juste de comprendre qu’il y avait là quelqu’un, et qu’il a disparu à la vitesse de l’éclair sous le faisceau de ma lumière. Je cherche, je cherche, mais je ne le vois pas.

Zou, un autre ! Tout aussi rapide. Attentive, j’ai eu le temps cette fois de voir qu’il était entré dans la terre.

Entre les brins d’herbe, je discerne une pointe rosâtre avec plusieurs anneaux. (c’est la tête). Minuscule mais long. Sourd et aveugle, sans doute. Sans pattes ni poils. Un long ver de terre. Deux. Trois. Cinq. Je ne les compte plus. Ils sont longs et grands, j’imagine déjà quel festin ça doit être pour les oiseaux et autres animaux se nourrissant de ces proies filiformes et gluantes.

En Belgique, on trouve plusieurs espèces, dont le lombric commun (Lumbricus terrestris) qui peut atteindre jusqu’à 30 centimètres ! On reconnaît l’adulte à son clitellum, ce renflement caractéristique, une sorte de gros anneau plus clair et plus épais, situé vers le premier tiers du corps. C’est lui qui permet la reproduction. (comme sur cette photo, qui a été prise il y a 10j).

Mais au-delà d’être un festin pour les oiseaux et les hérissons, les lombrics sont de précieux bioindicateurs : leur présence, leur densité et leur diversité renseignent directement sur la santé et la qualité du sol. Un sol vivant, c’est un sol à lombrics. Là où ils disparaissent (pesticides, compactage, appauvrissement du sol), c’est toute la chaîne du vivant qui vacille.

Il est temps de rentrer.

À l’aller, j’avais marché le long de l’eau. Le castor n’était pas là, du moins je ne l’ai pas vu cette fois. Au retour, j’emprunte l’autre trottoir.

Petit crapaud, vers de terre, escargot et jeune grande Loche (Arion rufus pour les connaisseurs) se chamaillent dans ma tête remplie de leurs images. Mes pieds avancent sans moi. Ils sont autonomes, c’est bien.

Je passe sous le pont de chemin de fer et là, un mouvement au sol m’arrête net. Deux chats se bagarrant ou jouant ? Sans cri, ils se séparent et courent. Enfin non — un seul court. L’autre n’était pas un chat, mais une chaussure, une basket blanche abandonnée. Mon regard avait automatiquement suivi l’animal fuyant le plus proche. Car tout, dans sa course, dans sa posture, dans son corps, me disait que ce n’était pas un chat.

Il a grimpé le talus et s’est faufilé avec agilité entre les buissons pour se mettre à l’abri derrière la barrière. Puis une tête est apparue. Blanche et brune. Tête arrondie, oreilles arrondies. Ce n’est pas du tout un chat, c’est un mustélidé !

Je n’ai pas souvent l’occasion d’observer ce genre de petit mammifère vivant, écrasés par des voitures, malheureusement oui, alors j’hésite sur l’identification : fouine, martre, belette ? Mais celui-là me semble curieux, ou joueur. Pendant quelques minutes, le temps est ce qu’il est, il me paraît toujours plus long qu’il ne l’est vraiment, il se cache puis se redresse et montre sa tête, pour voir si l’ennemie que je ne suis pas est toujours là.

J’essaie de le prendre en photo. Évidemment, c’est toujours à ce moment-là que les animaux comprennent qu’on veut leur voler leur image, et ils se carapatent. Je fais quand même un cliché en me disant que ce serait bien ma veine s’il est là, caché, que je ne le vois pas, mais qu’on l’aperçoit sur la photo.

J’attends encore quelques secondes, cachée comme je peux avec ma veste réfléchissante jaune fluo. Mais on ne l’aura pas aussi facilement.

Ce n’est qu’après ce moment étonnant que je réalise que l’animal a dû jouer avec la chaussure !


Après cette balade en solitaire, sous une fine pluie et la tête remplie de ces observations furtives, je le sens : moralement, je vais mieux. Pas un instant je n’ai eu la moindre pensée noire, mon esprit entièrement absorbé par ces Vivants, réels ou espérés. C’est là, je crois, l’un des dons les plus discrets de la nature : elle ne guérit pas, mais elle suspend. Elle suspend le temps, les ruminations, la spirale. Elle nous rappelle, sans le dire, qu’il existe un monde immense et indifférent à nos tourments, et que cette indifférence, paradoxalement, fait du bien.

De retour chez moi, je cherche à identifier le mustélidé rencontré. Une fouine. Mal aimée par d’autres, admirée par moi. Même si c’est sans doute une de ses sœurs qui a rongé le câble de notre voiture l’été dernier, je ne peux lui en vouloir. Quelle idée on a quand même d’utiliser des matériaux qui dégagent une odeur de poisson pour fabriquer nos moyens de transport !

L’être humain se vante d’être intelligent, mais il a puisé ses meilleures idées dans la nature et chez les Vivants non-humains ! On appelle ça le biomimétisme. Le nez du train japonais, le Shinkansen, copie le bec du martin-pêcheur. Le Velcro imite les crochets des bardanes. Les structures en nid d’abeille renforcent nos avions et nos bâtiments. La peau du requin inspire des combinaisons de natation. Les termitières ont appris à des architectes à climatiser des immeubles sans air conditionné.

La fouine qui joue avec une chaussure abandonnée et l’ingénieur qui redessine un fuselage en observant un oiseau sont, finalement, dans le même rapport d’émerveillement face au vivant. Le vivant a besoin du vivant, c’est la loi du monde. Mais honnêtement ? Les animaux, eux, se passeraient volontiers de nous. De nos voitures qui écrasent, de nos poisons qui contaminent, de nos vitres qui tuent en silence, de notre trafic qui fragmente, de nos chasseurs qui prélèvent. La liste est longue, et elle me pèse.

C’est peut-être pour ça que je sors, que j’observe sans déranger, que j’aide un crapaud à traverser une route. Faire ma part de colibri, cette petite part dérisoire et obstinée, après tout ce que l’Humain leur fait subir. Ce n’est pas grand-chose. Mais c’est ce que je peux faire, ce soir, sous la pluie, avec mon seau en plastique et ma veste jaune fluo.

Peut-être que ma balade du soir, ce n’est pas seulement du bien-être. C’est aussi une façon de rester en lien avec ce qui nous précède et nous dépasse. La liste est longue, et l’humilité devrait l’être aussi.


Humeur avant balade : 4/10
Humeur après balade : 7/10