Phoebe et moi : chronique d’une cohabitation à huit pattes

Le dialogue du dimanche (basé sur des faits presque réels)

Moi : Cacahouète, dis-moi, vous vous êtes disputées Phoebe et toi ?

Ma fille : Quoi ? Non, pas du tout. Pourquoi cette question ?

Moi : Parce qu’elle s’est enfermée dans la salle de bains et qu’elle me semble tourner en rond, comme perdue.

Ma fille : Je crois qu’il n’y a plus rien qui l’intéresse dans ma chambre. Y a plus grand-chose à manger.

Moi : Quand même, je croyais que vous étiez amies.

Ma fille : Bah oui, on l’est toujours. Elle n’est pas bien loin si elle est dans la salle de bains. C’est juste à côté de ma chambre.

Moi : C’est sûr, mais elle n’aime pas l’eau pourtant. C’est comme se mettre volontairement en danger, non ?

Ma fille : Maman, ce n’est pas un Mogwai ! Les Gremlins, ça n’existe pas. Tu regardes trop la TV.

Moi (qui rit) : Et c’est toi qui me dis ça ? Elle est bien bonne celle-là. Dois-je te rappeler que ce n’est pas moi qui ai baptisé Phoebe « d’animal de compagnie » ?

Ma fille : Non, une araignée de compagnie, ce n’est pas la même chose. Nos chats sont des animaux de compagnie. Elle, c’est une Araignée ! Et c’est vrai, on a signé un pacte : elle peut rester dans ma chambre si elle s’occupe des moustiques et autres bestioles qui piquent.

Moi : Hum, hum. Et donc, maintenant qu’on est en hiver et qu’il gèle, elle ne trouve plus de quoi manger dans ta chambre ? Est-ce la seule raison pour qu’elle ait frôlé la mort pendant que je prenais ma douche ?

Ma fille : Qu’est-ce que j’en sais moi ? Je parle pas araignée. T’as qu’à lui demander, toi qui parles avec les chats.

Moi : Ah non, là, c’est toi qui te trompes. Les miaulements et la langue des signes en huit pattes, ça n’a rien à voir.

Ma fille : On n’est pas amies, elle vit sa vie, moi la mienne. On est co-locataires, c’est tout.

Moi : C’est quand même grâce à elle (ou à sa sœur, ou son frère) que tu as pu retourner à la toilette du rez-de-chaussée. Phoebe a de si longues pattes qu’elle peut même capturer d’autres araignées, plus grosses, plus effrayantes pour toi.

Ma fille : Arrête de divaguer, maman. Une araignée reste une araignée. Elle a peut-être bouffé l’autre, ça n’en reste pas moins une co-locaraignée ! Elle a le gîte et le couvert, faut pas en demander plus.

L’incident de la douche (histoire vraie, cette fois)

Tout ça, c’était de la fiction. Enfin… presque.

Parce que Phoebe a vraiment failli mourir pendant que je prenais ma douche. Pour une raison mystérieuse, elle se déplaçait sur le plafond, pile au-dessus de la baignoire. Puis, pour une autre raison tout aussi mystérieuse, elle a commencé à descendre le long de son fil invisible.

Je ne voulais pas la tuer. Vraiment pas. Mais je me suis posé une question existentielle : les araignées ont-elles des tendances suicidaires ? Ou sont-elles simplement dépourvues de bon sens ?

Heureusement, dès qu’elle a senti quelques gouttes d’eau sur son corps filiforme, elle a fait marche arrière et s’est éloignée de trois ou quatre pas… pholquiens.

Petit cours d’arachnologie pour débutants

Qui est Phoebe ?

Phoebe est un nom d’emprunt. C’est mon moyen mnémotechnique pour retenir pholque (Pholcus phalangioides), son vrai nom scientifique.

Les pholques sont des araignées très communes dans nos maisons. Vous les connaissez sûrement : ce sont ces grandes araignées toutes fines, avec leurs huit longues pattes démesurées qui leur donnent un air fragile et maladroit.

On les confond souvent avec les opilions (aussi appelés faucheux), mais il y a une différence importante : les opilions ne sont pas des araignées ! Ils n’ont qu’un segment de corps, alors que les vraies araignées en ont deux.

Le mode de vie des pholques

Les pholques adorent installer leur toile dans les coins et sur les plafonds de nos maisons. Leur toile est irrégulière, un peu brouillonne  (rien à voir avec les magnifiques rosaces géométriques d’autres espèces, comme celle de l’épeire diadème, petite araignée du jardin qui me fascine)

Leur régime alimentaire : moustiques, petits insectes volants et rampants… et même d’autres araignées !

C’est d’ailleurs pour cette raison que ma fille a accepté qu’une pholque vive dans sa chambre : pacte de non-agression anti-moustiques. Un deal gagnant-gagnant, si vous voulez mon avis.

Une chasseuse redoutable

Inoffensive pour l’homme, la pholque possède un super-pouvoir : grâce à ses longues pattes, elle peut capturer d’autres araignées beaucoup plus grosses qu’elle !

Photo qui date de 2017, je ne sais plus qui était la victime

J’en ai été témoin à deux reprises.

La dernière fois, c’était dans la toilette du rez-de-chaussée. Une araignée au corps plus épais — une Clubiona corticalis — s’est aventurée sur le territoire déjà occupé par une famille de cinq ou six pholques.

D’habitude, cette espèce de Clubiona vit plutôt à l’extérieur, dans les bois et sous-bois. Celle-ci avait installé son territoire sous les armoires de la porte d’entrée. Un jour, elle a eu l’idée d’explorer la toilette.

Mauvaise idée.

Elle s’est dirigée vers la toile d’une pholque, pendue maladroitement au plafond. Je l’ai prévenue — oui, je parle aux araignées — de ne pas s’aventurer par-là, de faire demi-tour, de retourner sous son armoire.

Elle ne m’a pas écoutée.

Cela lui a été fatal.

clic sur la 1ère photo pour la voir en grand : proie à gauche, prédatrice à droite

Notre élevage involontaire

J’ai baptisé toutes nos pholques Phoebe. Parce que j’ai beau être une ancienne arachnophobe en voie de guérison, je ne suis pas folle au point de leur donner à chacune un prénom différent.

On doit avoir environ une trentaine de Phoebe à la maison ! Principalement à la cave, au garage, dans la toilette du rez-de-chaussée et dans certaines pièces.

Si j’adore les animaux, n’oubliez pas que je suis une ancienne arachnophobe. Pas folle, la guêpe : je ne vais quand même pas encourager leur reproduction. C’est déjà un élevage involontaire !

La vie de famille chez les pholques (âmes sensibles s’abstenir)

Chez cette espèce, une fois que le mâle a trouvé « sa » femelle et accompli son devoir reproducteur, il doit déguerpir au plus vite au risque de se faire dévorer.

Et ce n’est pas tout.

À la naissance des nombreux bébés, si la nourriture vient à manquer ou si l’espace est trop exigu, cette espèce pratique le cannibalisme familial. Oui, vous avez bien lu : carnivores jusqu’au bout des pattes.

Charmant, n’est-ce pas ?

Pendant que j’écris…

Alors que j’écris cet article naturaliste, quatre Phoebe sont visibles dans mon bureau :

  • Une presque pile pattes au-dessus de ma tête
  • Deux autres un peu plus à gauche, dans le coin
  • La dernière dans le coin opposé, tout à fait derrière moi (je ne la vois que si je me retourne)

Elles me surveillent. Ou pas. Difficile à dire avec ces créatures.

Ce qui est sûr, c’est qu’elles font partie du décor. Et qu’au fond, même si je ne l’avouerai jamais à ma fille, je les trouve plutôt utiles, ces co-locaraignées.

Pour résumer : pourquoi garder des pholques chez soi ?

✓ Elles dévorent les moustiques (argument numéro 1)
✓ Elles éliminent d’autres petits insectes indésirables
✓ Elles capturent même d’autres araignées plus grosses
✓ Elles sont totalement inoffensives pour l’homme
✓ Elles ne font pas de bruit (contrairement aux ados)
✓ Elles ne demandent ni litière, ni croquettes, ni promenade (n’est-ce pas les chats !)

Alors oui, elles ne sont pas très jolies avec leurs longues pattes frêles. Oui, elles font parfois des descentes en rappel au-dessus de la baignoire. Oui, elles pratiquent le cannibalisme familial.

Mais franchement ? Ce sont des colocataires idéales.

P.S. : Ma fille continue de prétendre que Phoebe et elle ne sont pas amies. Juste colocataires. Mais je l’ai vue lui parler l’autre jour. Chut, je ne dirai rien.

Dynamique de groupe : de la théorie à la pratique !

Après six ans à mi-temps, je suis tombée au chômage. Et en dépression. La dépression était là bien avant, mais je ne l’ai pas vue. Adepte du journaling, cette thérapie par l’écriture me trompait. Il m’a fallu vouloir quitter ce monde pour me rendre compte que je n’allais pas bien !

Les oiseaux, les balades, la marche et l’écriture – en plus de suivis thérapeutiques et d’un traitement – m’ont sauvée. J’ai appris à écouter mes propres saisons intérieures et compris qu’en hiver, je dois suivre ma météo personnelle autant que celle de la nature.

C’est ainsi que j’ai débuté fin janvier une formation intensive à temps plein qui se terminera fin novembre. Le thème me parle profondément (comment n’y ai-je pas pensé avant ?), le lieu est idéal – un petit bois loin du centre-ville – et je connais certains formateurs pour avoir suivi avec eux une autre formation il y a huit ans.

Mais voilà : nous sommes treize. Moi qui me sens mal à l’aise au-delà de six personnes ! Heureusement, les activités se font en sous-groupes de trois à cinq. Grâce au cadre, à l’organisation et au rythme qui allie théorie et pratique, après cinq jours, je suis toujours là.

Après une semaine, nous avons été invités à écrire un petit mot « sur le dos » de chaque participant·e. J’avais déjà reçu cette feuille de compliments il y a huit ans. J’étais très curieuse du résultat :

  • Enthousiasme !
  • Pleine d’idées
  • Sans toi, je n’aurais pas pu être là cette semaine, merci 😊
  • Merci pour ta passion communicative
  • Énergique
  • Merci pour le partage de tes connaissances ornitho
  • Merci pour ton sourire et ta bonne humeur
  • Pop-corn naturel
  • Enthousiaste et amoureuse des animaux

Ces mots illustrent ma présence entière durant ces journées partagées.

Je me suis toujours présentée comme effacée, timide, en retrait. Est-ce ma dépression qui m’a transformée, ou les années qui forgent mon caractère ? Lors d’une activité en sous-groupe où j’étais « actrice », je me suis imposée sans le vouloir comme leadership ! Parce que le sujet me touchait, parce que l’affect a pris le dessus, j’ai tenu le crachoir bien plus souvent qu’à mon tour ! Une vraie pie bavarde 😉

Ces activités m’ont fait comprendre que j’avais changé. Pas entièrement, mais oui : même adulte, on peut changer. Grâce ou à cause d’expériences vécues, nos idées et nos actions se modifient.

Hier, nous avons eu la surprise d’entendre que notre groupe de cinq avait été « au-delà de la proposition », que nous avions « dépassé la consigne » ! Sans nous connaître vraiment, après une quinzaine d’heures « ensemble », nous étions sur la même longueur d’onde. Une sorte de jeu de rôles où chacun s’est fondu dans son personnage sans se poser de questions.

Le lendemain matin, ce samedi, le réveil était tôt (merci les chats !). Je n’ai pas réussi à me rendormir : je voulais écrire l’histoire de cette activité.

Moins de deux heures pour écrire cette nouvelle. Tout était déjà là, dans ma tête, dans ma mémoire. Je n’avais plus qu’à arranger les phrases et ajouter des détails pour que tout colle.

J’ai pris un immense plaisir à me replonger dans mon rôle pioché au hasard – un rôle qui ne pouvait pas être plus opposé à mon profil : espionne pour un diamantaire !

Écrire, c’est dans mes veines. Ça coule de source.

Bonne lecture !

Image de couverture imaginée grâce à l’application Stellarium

Vivre en harmonie dans le silence, et en mouvements

Voici un voyage. Un voyage imaginaire.
Une histoire. Une histoire dans ma tête.


Ils dansent tout en haut.
Ils se déhanchent, en silence.
Tout en lenteur, tout en langueur.
Et en silence.
Doucement, ils se penchent.
Avec leurs branches, ils tanguent.
En silence.
Ils sont longs, ils sont fins, ils sont hauts. Souples, ils bougent avec le vent silencieux. C’est mystérieux. C’est langoureux. C’est merveilleux.

Hier midi, durant la pause, il pleuvait. Légèrement. Prendre l’air frais, même sous cette fine pluie, était nécessaire.
En silence.
Marcher, respirer. Marcher, m’aérer. Marcher, souffler.
Me poser, sans prendre la pause. Pas après pas, changer de décor, changer d’horizon. Regarder loin, regarder haut.
En silence.

Aucun oiseau. Aucun chant. Aucun mouvement. Sauf un. Un cri, toujours le même, de cette bruyante corneille. Celle-là, elle fait du zèle. Elle excelle. Avec son bec, avec ses ailes. Elle brise le silence. Ça doit être son métier. Ici dans ce bois, entouré de constructions, de routes, de brouhaha.
Un oiseau noir, ou deux, ou plein, ou plus, qui passent malgré tout inaperçus. C’est l’intelligence, c’est l’adaptation, c’est le jeu, c’est une partie de la vie vibrante et… bruyante. On ne la voit plus, on ne l’entend plus. Alors, dans le silence, elle crie. Elle nous rappelle qu’elle, elle est toujours là. Non, je ne suis pas seule, même dans le brouillard épais de la veille. Jamais.
Elle, elle est là. Elle, ces compagnes et comparses colorés, ceux qui savent chanter, ceux qui savent voler, ceux qui connaissent la vie, en silence ou en bruits. En silence et en cris.

Je l’entends. Je la devine.
Je les aperçois malgré moi. Alors, je lève la tête et je la vois. Mais non, elle se joue de moi. C’est lui, c’est eux que je vois. La cime de tous ces arbres fins, bouger, lentement, presque sans bruit, c’est à peine si je sens le vent sur mon visage… Et pourtant, les arbres, souples, fins, dansent sans fin…

Aujourd’hui, le végétal a piqué la vedette à l’animal.
Demain, est un autre jour.

Corneille qui crie.
Corneille qui vole.
Dans le brouillard, elle est toujours noire, même dans le ciel gris.

En image de couverture, un arbre plein, un arbre vert, un arbre coloré. Sur fond de ciel d’été, bleu et blanc. Parce qu’avec tout ce gris du brouillard, tout ce gris du ciel chargé, tout ce noir qui absorbe les couleurs gaies, eh bien, je rêve de couleurs, de rêve de feuilles bien vertes, de ciel bien bleu :-)

Si vous voulez voir les arbres qui sont la vedette dans ce petit texte, je vous invite à aller lire mon article paru lundi soir.

Voyage sensoriel : une journée de formation avec la nature à mes côtés

Lundi matin, 7h30. Grève des transports en commun. Je me suis proposée d’aller chercher deux personnes près de la gare. Il y avait quelques trains épars. Un peu d’embouteillages, mais pas trop. Arrivée à 8h20. Trop tôt, la formation commence à 9h. Mais ainsi, ma nouvelle collègue et moi-même pouvons découvrir les locaux à notre aise. Je feuillette quelques livres dans la bibliothèque. Il y a des fauteuils. Un petit frigo dans lequel je range ma soupe patates douces et poires.

Les autres arrivent doucement. Je ne tarde pas à quitter la salle de repos pour la salle des cours, car je ne veux pas être coincée, j’aime choisir ma place, toujours face à la fenêtre (des arbres et donc des oiseaux), à un bord ou une extrémité de table. Tables en U pour que nous puissions tous nous voir.

Présentation du staff des formateurs. Présentation des stagiaires. Nous sommes treize. Une personne a annulé sa présence la veille ! Une autre est absente. Un homme pour douze femmes. Entre 25 et 60 ans. D’horizons différents. D’études et de parcours professionnels différents.

Le groupe a l’air sympa, comme ça, à vue de nez. Je suis étonnée du nombre de personnes ayant connu ou traversant encore en ce moment des difficultés émotionnelles (burn-out principalement, épuisement, dépression), dont je fais partie… Ce sont toutes des personnes demandeuses d’emploi.

La pièce est petite, vraiment étroite. Trop petite pour le groupe. Petite pause au milieu de la matinée. Je quitte la salle pour aller me faire un thé. Je papote un peu à gauche et à droite, mais je n’arrive pas à me connecter aux autres. Il fait étouffant pour moi dans ces locaux et la proximité est trop importante pour moi. Aucune circulation ou très difficilement entre les tables et les murs. Je suis tout près de la porte. Je dois la fermer pour pouvoir quitter ma place.

L’heure de midi arrive rapidement. Je ne suis pas les autres pour découvrir la cafétaria ou les autres locaux. Je sors, sans veste, juste avec les gants et mon smartphone. Car j’attends une réponse de mon organisme de chômage et du « pôle emploi ».

Aucune réponse. Mais dehors, je respire enfin.

Il fait froid. Moins un degré. Il y a même quelques rares flocons épars qui flottent comme des pensées perdues. Et surtout, il y a un brouillard qui suspend le temps entre les arbres.

L’organisme de formation est installé dans un petit bois, coincé entre différentes routes, il fait partie du campus universitaire. Pleins de petits et de moyens bâtiments de formations, de recherches, d’études.

Ce brouillard rend l’ambiance du bois très particulière. Un peu comme s’il y avait des fantômes tout autour de moi. De gentils fantômes du froid. Qui soufflent sur mes joues et sur mes doigts. Qu’est-ce qu’il fait froid quand même ! Le monde semble enveloppé dans du coton, les contours s’estompent, les sons se feutrent. Je pourrais être seule au monde dans cette blancheur ouatée.

Deux corneilles noires croassent non loin de moi. Je vois leur silhouette en vol se poser au sol à une petite dizaine de mètres de moi, comme deux ombres mises en lumière par le brouillard. Surtout, j’entends un pépiement aigu que je ne reconnais pas. Je ne m’en formalise pas, je reconnais à l’audition très peu de chants d’oiseaux. J’enlève mon gant droit et j’ouvre l’application « BirdNet ». Au moment où j’enregistre le petit passereau bavard, discret mais bavard, une corneille s’égosille. Je crains un instant que cette voix grave et puissante surpasse, couvre l’autre toute petite et toute légère. Mais l’application identifie quand même « presque certain » un Tarin des aulnes. Il est de l’autre côté de la route, invisible dans la brume, mais je l’entends fort bien, comme une confidence glissée entre les branches. Je ne vais pas traverser la route, je vais un peu continuer mon chemin, car je ne connais absolument pas l’endroit et je veux découvrir un peu tout ce qu’il y a à proximité directe de ma formation. Sans trop m’éloigner (car je risque vraiment de me perdre, je n’aurai pas l’air bête le premier jour hihi).

Je continue à faire des photos des arbres habillés de leur voile opaque et léger, un voile brumeux et silencieux. Les branches se dessinent comme des encres de Chine sur un papier blanc. J’adore le résultat, un peu mystérieux, un peu étrange. Chaque arbre devient une présence, une silhouette presqu’impalpable mais solide.

Au moment où je décide d’aller me réchauffer en allant manger ma soupe et mes sandwiches, je croise une collègue de formation et un formateur. Nous échangeons quelques mots et, au-dessus de nous, passe une poignée d’Orites à longue queue. De brefs sons aigus s’échappent de ces minuscules boules de plumes qui traversent le brouillard comme de petits esprits ailés. Elles sont cinq, six, peut-être sept. Un autre petit oiseau, avec une queue courte, se mêle aux Orites. Je ne l’identifie pas tout de suite, il est trop haut. Pouillot ou mésange bleue ? Un « tiit », un seul, m’aide : c’est une petite Bleue.

J’ai vraiment froid. Je rentre, je réchauffe ma soupe, je mange mes sandwiches, j’échanges quelques mots avec d’autres nouveaux collègues de formation.

Vingt minutes plus tard, je sors à nouveau. Cette fois, avec ma veste. Un merle pousse un cri d’alerte. Je suis démasquée ! Une corneille donne encore de la voix. Et, à ma droite, mon regard capte un oiseau qui se pose au sol. Sur le parking. Près d’une voiture. De dos, il est tout brun. Il se retourne. Un rouge-gorge. Sa tache orange est comme un feu rouge. Je m’arrête.
Il s’arrête aussi. Il m’observe. Le feu toujours rouge devant moi, je ne bouge pas, et je l’observe à mon tour. Je souris. Je ne fais rien d’autre. Je l’observe et je souris. Nous sommes là, lui et moi, dans ce moment suspendu. Il me regarde encore une demi-seconde puis, il se déplace. Lentement. Sans se presser. Il marche en sautillant, comme s’il dansait sur les briques froides du sol. Il va se réfugier sous une voiture à l’arrêt, garée. Devenu quasi invisible à mes yeux, je me retourne lentement et me dirige à l’opposé. Pour découvrir un autre parking.

Une Sittelle torchepot se fait remarquer par son petit cri caractéristique. Celui-là, je pense pouvoir le reconnaître à coup sûr. Je ne sors pas mon téléphone portable pour l’identifier, j’écoute. Tout simplement.

Je suis là en cet instant, entièrement absorbée par les chants chuchotant de tous les vivants, par les voix criardes des plus grands et par les sifflotements ondulants des moins présents.

Tout à coup, un bruit sec, un claquement. La magie de l’instant, brisée. Un oiseau s’envole en faisant cogner ses ailes. Pigeon ramier ? Eh non ! Je me suis trompée ! C’était encore une corneille. La même ou une autre ? Je ne saurais dire.

Clac clac, deux portières de voitures se ferment. Vroum une voiture s’en va. ….. le silence revient.

Je reviens à mon tour, je descends du brouillard, de mes rêves éveillés, et je m’en retourne en « classe ». Nous sommes de bons élèves, on est déjà tous là, installés avec de nouvelles dispositions de tables. On a essayé plusieurs « formes », en L, en U, des ilots, etc. Rien ne convient vraiment. On est resté avec un L, où je suis et les autres tables sont disposées comme à l’école traditionnelle : une table de deux côte à côte, sur trois rangées.

J’ai vraiment trop chaud, j’enlève mon pull.

La soupe chaude, ma petite balade revigorante suivie de la chaleur du local a raison de mon attention. Il doit être environ quatorze heure trente, quand mon regard capte un mouvement au-delà de la fenêtre qui me fait face. Un Geai des chênes. Une apparition soudaine de couleur dans le gris du jour. J’aime beaucoup ce corvidé avec ses couleurs vieux rose, une petite partie de son plumage bleu et blanc, sa moustache noire et ses yeux clairs. Ma vue de loin est excellente. De près, ça y est, la presbytie est arrivée, je ne sais plus lire les petits caractères sans mes lunettes… Heureusement que je vois encore très bien de loin.

C’est marrant, le geai est arrivé presque pile plume au moment où la formatrice disait « vous pouvez vous déconnecter de temps en temps, tant que vous êtes là physiquement ». Il ne fallait pas me le dire deux fois. J’ai loupé quelques phrases que la formatrice a dit. J’étais avec le geai. C’était bien gai (rires).

Décryptage des Expressions Animales

Quand nos expressions animales nous rappellent qui nous sommes vraiment

Keuf ! Keuf ! Excusez-moi, j’ai un chat dans la gorge. C’est donc par un froid de canard que je prends la plume ce soir. Pendant longtemps j’avais le cafard, ou le bourdon, c’est selon, et maintenant que j’ai des fourmis dans les jambes, je veux que tout avance comme sur des roulettes.

Hélas, j’ai davantage l’impression de me faire pigeonner par la bureaucratie qui semble prendre un malin plaisir à jouer avec mes nerfs. Comme j’aime prendre le taureau par les cornes et que j’estime parfois nécessaire de donner un coup de pied dans la fourmilière (au figuré, je ne ferai jamais ça au propre), je me prends le bec avec tout le monde qui n’est pas d’accord avec moi ou qui me cherche des poux là où il n’y en a pas !

Punaise, qu’est-ce que ça me prend le bourrichon tout ça.

Bon allez, je vais arrêter de prendre la mouche et vais prendre exemple sur la patience de Maître Hibou… Pour ce faire, je vais d’abord passer au muséum d’histoire naturelle et échanger ma mémoire de poisson rouge contre celle d’un éléphant, car avec ma tête de linotte, je risque d’oublier très vite ce que Maître Hibou voudra bien m’enseigner.

Avez-vous remarqué ? En quelques lignes, j’ai convoqué une véritable ménagerie ! Notre langage quotidien est peuplé d’animaux, et cela n’a rien d’un hasard.

Le vrai du faux : décryptage de nos métaphores

« Avoir un chat dans la gorge »
Avoir la gorge qui gratte ou avoir la voix rauque/enrouée. S’utilise pour imager avoir des un amas de poils de chat qui obstrue la gorge. Mais tout le monde sait qu’il suffit d’un seul poil de chat ou de chien pour nous faire tousser comme un asthmatique.

« Un froid de canard »
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette expression ne vient pas de la température que supportent les canards, mais des chasseurs qui devaient affronter le froid glacial pour chasser ces oiseaux aquatiques. Ironiquement, les canards adorent l’eau froide ! Et moi aussi :-)

« Avoir le bourdon / le cafard »
Le bourdon symbolise la mélancolie par son vol lourd et son bourdonnement monotone. Le cafard, lui, évoque l’obscurité et ce qui se cache. Deux insectes pour une même tristesse ou une déprime.

« Se faire pigeonner »
Cette expression vient du pigeon, réputé pour sa naïveté (à tort : les pigeons sont très intelligents !). Parfait pour décrire ces moments où la bureaucratie nous coince.

« Prendre la mouche »
S’énerver brusquement, comme si une mouche nous harcelait. Qui n’a jamais été agacé par une mouche persistante ?

« Avoir une mémoire de poisson rouge VS d’éléphant »
S’il est vrai que l’éléphant a la réputation d’avoir une sacré bonne mémoire (il se souvient de chemins des années après les avoir empruntés ou reconnaît un congénère même si ceux-ci ne se sont plus vus depuis des lustres), dire à quelqu’un qui n’a pas une bonne mémoire qu’il a une mémoire de poisson rouge est faux. En effet, le poisson rouge a une très bonne mémoire, il peut se souvenir de l’heure des repas, comme il peut reconnaître la personne qui s’occupe le plus de lui. Il est même capable d’apprendre des « tours » ! (mais par pitié, arrêtez de le confiner dans un ridicule bocal ou minuscule aquarium rond ou trop petit pour lui, non seulement, vous l’empêchez qu’il grandisse, mais en plus, il devient complètement fou à tourner en rond et à voir tout déformé !)

« Être bavarde comme une pie »
La pie jacasse effectivement beaucoup ! Cette expression est biologiquement exacte : ces oiseaux sont très vocaux et sociaux. Par contre, il est faux de dire qu’elle est voleuse, même s’il est vrai qu’elle apprécie certains objets qui brillent, on est fin connaisseur ou on ne l’est pas ;-)

« Papillonner »
Passer d’une chose à l’autre sans se fixer, comme le papillon butine de fleur en fleur. Une image poétique de notre difficulté à nous concentrer sur une tâche ou sur un seul amour. On peut aussi utiliser l’expression « avoir des papillons dans le ventre » quand une situation nous excite ou nous rend particulièrement joyeux ou joyeuse.

« Avoir la chair de poule »
Réaction physiologique réelle ! Nos poils se hérissent de peur ou de froid et nous évoque le corps d’une poule déplumée.

« Quand les poules auront des dents »
Autrement dit : jamais ! Les poules n’ont effectivement pas de dents. Expression parfaite pour signifier l’impossible.

« Pleuvoir comme vache qui pisse »
Crue mais efficace ! Décrit une pluie torrentielle. Les vaches urinent effectivement de manière très abondante (jusqu’à 20 litres par jour).

« Beugler comme un âne »
Alors là, erreur ! Ce sont les vaches qui meuglent ou beuglent. Les ânes, eux, braient. Notre langage populaire n’est pas toujours zoologiquement correct !

« Pas piqué des vers »
Expression positive qui signifie « de qualité ». Vient du monde des fruits : un fruit sans vers est meilleur. Par extension : quelque chose ou quelqu’un de remarquable.

Pourquoi utiliser ces expressions ?

Elles créent de la proximité : Parler d’animaux rend notre discours plus accessible, plus humain paradoxalement. Dire « j’ai le bourdon » touche plus que « je ressens une légère mélancolie ».

Elles imagent nos émotions : « Se prendre le bec », « avoir des grenouilles dans le ventre » (pour décrire la faim), « chercher la petite bête » (pinailler), ce sont là autant de raccourcis expressifs qui parlent à tous.

Elles apportent de l’humour : Même dans des situations tendues, une expression comme « punaise ! » ou « merci mon chien ! » allège l’atmosphère.

Elles nous ancrent dans le vivant : Ces expressions nous rappellent notre appartenance au règne animal.

Les limites à connaître

Les stéréotypes animaliers
Attention aux fausses croyances : les autruches n’enfouissent pas leur tête dans le sable pour ne pas voir quelque chose, mais elles le font pour protéger leurs œufs ou nettoyer le nid; être « curieux comme une belette » est une expression rare et la belette n’est pas spécialement plus curieuse qu’un autre animal. Par contre « être une fouine » peut désigner une personne curieuse mais cela avec une connotation péjorative).

Le contexte professionnel
Certaines expressions peuvent paraître déplacées selon les situations : « Pleuvoir comme vache qui pisse » en réunion du comité de direction ? Peut-être pas. « Copiner comme cochon » à un entretien ? Vaut mieux s’abstenir.

Les connotations péjoratives
Prudence avec les comparaisons qui peuvent blesser : « Bavarde comme une pie » est souvent sexiste et négatif, «  »Beugler comme un âne » est plutôt agressif, ou « chercher des poux » (accusateur). Dire à quelqu’un qu’il est « Bête comme ses pieds » alors que les pieds sont très intelligents, s’ils n’étaient pas là, vous ne pourriez pas marcher ;-) n’est vraiment pas gentil, ou « manger comme un porc » parce qu’on a faim et impatient (et désordonné) n’est pas mauvais en soi, ça prouve qu’on fait honneur au plat qui nous est servi.

Ce que les animaux nous enseignent vraiment

Au-delà du langage, nos amis à poils, plumes et écailles ont beaucoup à nous apprendre pour notre bien-être au quotidien :

La patience du hibou : Cet oiseau nocturne, symbole de sagesse, nous invite à l’observation calme avant l’action. Pour notre tension artérielle et notre rythme cardiaque, adopter cette attitude contemplative peut faire des merveilles. Moins de stress, moins de cortisol, plus de clarté mentale. Quand on a envie de « prendre la mouche », respirons comme le hibou.

La présence du chat : Avez-vous observé un chat ? Il vit pleinement l’instant, dort quand il est fatigué, joue quand il a envie. Une leçon de mindfulness gratuite. Même avec « des fourmis dans les jambes », savoir s’arrêter est essentiel.

La résilience de la fourmi : Capable de porter 50 fois son poids, elle nous rappelle que la persévérance tranquille vaut souvent mieux que l’agitation stérile. Avant de « donner un coup de pied dans la fourmilière », observons déjà l’organisation de ces petites travailleuses.

La légèreté du papillon : Papillonner n’est pas toujours un défaut. Parfois, butiner différentes expériences nous enrichit. L’essentiel est de savoir quand se poser.

L’authenticité du canard : Imperturbable en surface, il pagaie furieusement sous l’eau. Un rappel que l’effort ne doit pas toujours se voir, et qu’on peut garder son calme apparent même par un « froid de canard ».

Nous sommes tous des êtres vivants

Utiliser ces expressions, c’est finalement reconnaître que nous partageons bien plus avec le monde animal qu’une simple planète. Nous avons les mêmes besoins fondamentaux : repos, mouvement, socialisation, sécurité, procréer.

Quand j’ai « le bourdon », c’est mon corps qui me parle. Quand j’ai « la chair de poule », c’est mon système nerveux ancestral qui s’active. Quand je veux « prendre le taureau par les cornes », c’est mon instinct de survie et d’action qui s’exprime.

Alors la prochaine fois que vous vous sentirez pigeonnés par une situation, que vous aurez envie de tout envoyer valser, rappelez-vous : même si les poules n’auront jamais de dents, vous, vous avez la capacité de choisir votre réaction.

Prenez une grande inspiration façon souffle de baleine, observez la situation avec des yeux de lynx, et gardez votre sang-froid. Pas besoin de « se prendre le bec » avec tout le monde.

Votre corps (et votre tension) vous remercieront.

Le secret des insectes rarement observés

Rare ou rarement observé ? Quand un insecte vous fait rater LE martin-pêcheur

Petit article différent aujourd’hui. Car la balade que j’ai fait ce jour commence par le même endroit que celui que j’ai décrit samedi. Je ne vais pas vous bassiner avec plus ou moins les mêmes bestioles aperçues…

Au bord de l’eau. Encore. Toujours. On ne change pas un lieu merveilleux, surtout quand celui-ci est accessible rapidement et facilement à pied.

Mon attirail de naturaliste du dimanche

Quand je sors me balader, c’est toujours accompagnée de mon appareil photo et de mon smartphone. Le smartphone pour l’application « Obsidentify » qui m’aide beaucoup à identifier les insectes, fleurs et champignons. Ce sont là des domaines que je ne maîtrise pas du tout.

Quand je sors me balader, c’est toujours sans idée bien arrêtée. Je profite de l’air, des chants des oiseaux, des rencontres fortuites ou « assurées ». Il va de soi que je me parle souvent à moi-même quand j’ai envie de croiser et de photographier un animal.

Ainsi, dans mon carnet de doux objectifs pour 2026, j’ai noté que j’aimerais voir tel ou tel oiseau ou mammifère, essayer de les photographier si possible, même de loin, et faire de plus belles photos de certaines autres espèces.

Le Martin-pêcheur figure dans cette liste. J’ai déjà des photos, mais de loin. La meilleure que j’ai de lui date de 2001, quand je travaillais au magasin Nature & Découvertes du shopping de Woluwe Saint-Lambert, à Bruxelles. En face de ce centre commercial : un parc, un étang et… Martin ! À cette époque, je maîtrisais mon appareil photo argentique, un Nikon, avec son zoom Tamron de 200-400 mm et son doubleur de focale. J’assurais grave, comme aurait pu dire ma fille, car toutes mes photos se faisaient à main levée ou objectif posé sur une pierre, une branche, un mur, une grille. Mais regardez quelle jolie photo c’était à cette époque ! (Je l’ai retrouvée il y a quelques jours, j’en suis toute émue.) C’était le 23/01/2001 ! Martine, une femelle reconnaissable grâce à sa mandibule inférieure orange.

Photo d’une photo « papier »

Vingt ans plus tard, j’ai un bridge avec un zoom encore plus puissant, mais de qualité – disons-le franchement – de moins bonne facture. Dès que je zoome un peu, on voit le « grain », ça fait tache ou ça rend les images floues, imprécises. Mais bon, je n’ai pas les moyens de m’offrir un réflexe numérique, alors je profite de ce que j’ai, je m’adapte, et je souris. (photo ci-dessous : décembre 2025)

Une balade ordinaire… en apparence

Donc le long de l’eau… Agréable météo avec un beau soleil et une fraîcheur bienvenue en cet hiver perturbé. Mes « petits bouchons » sont là, au même endroit, toujours trop loin, toujours trop petits, mais bon, allez, pour la postérité, on fait quand même une photo. Une seule.

Ah, je vois aussi son cousin, le grèbe huppé. En plumage d’hiver, il est blanc et gris, et avec ce soleil, sa tête et son cou sont « brûlés » sur la photo, trop blancs, sans détails, c’est moche. Mais bon, je fais quand même une photo. Une seule. Ne pas oublier de ne pas appuyer trop souvent sur le déclencheur. Patienter, savourer, profiter de l’instant.

Des mouettes rieuses, en nombre, avec des grands cormorans, aussi en nombre, mais un peu inférieur quand même. Tout au bout, sur le muret de la cascade, une poule d’eau. Elle marche sur le muret. Deux mouettes sont posées non loin, une couchée, l’autre debout. Quand la poule d’eau arrive à leur niveau, hop, chacune s’envole à tour de rôle. C’est marrant. La poule d’eau est nettement plus petite que les mouettes, mais elle en impose par ses couleurs de notre nation : noir, jaune, rouge.

L’insecte qui a tout changé

Et alors que je veux poser mes coudes sur la barre en métal pour pousser mon zoom à fond et ne pas trembler (et risquer des photos floues), je vois un insecte. Un drôle d’insecte. Jamais vu. Une sorte de mouche allongée et plate, avec de jolis dessins dans ses ailes et rabattues comme celles d’une demoiselle, mais à l’horizontal.

Pour le coup, je ne pose pas les coudes et je sors mon smartphone pour identifier la bestiole : Taeniopteryx schoenemundi. Rien que ça ! Je retiens …pteryx Schoen… la fin du premier nom et le début de l’autre.

Mais le symbole d’un rond rouge à côté de son nom met mes sens en alerte : très rare.

Oufti comme on dit à Liège ! Très rare ! Ça mérite une série de photos en mode macro de mon super appareil photo (pour ça, il est génial !). Je fais une photo, puis je me déplace un peu pour avoir un peu plus de lumière, une deuxième photo. Zut, mon ombre est sur l’insecte, j’avance et me retourne, une troisième photo.

Et là : tsiii tsiii.

M….E ! Martin était là, à quatre ou cinq mètres de moi et je ne l’avais pas vu !

Crotte de pigeon.

« Pardon, Martin, pardon, je ne t’avais pas vu. Reviens, je m’en vais. Pardon. »

Je fais une photo, au pif (ou au bec) en espérant l’avoir dans mon viseur. Puis je râle contre moi quelques secondes.

Quand le cerveau se focalise sur une seule cible

Ce qui s’est passé à ce moment-là porte un nom en sciences cognitives : l’image de recherche (ou search image en anglais). Mon cerveau était tellement concentré sur cet insecte « très rare » qu’il a littéralement occulté tout le reste de mon environnement, y compris un Martin-pêcheur bleu électrique à cinq mètres de moi !

C’est à la fois fascinant et frustrant : notre attention fonctionne comme un projecteur. Quand on l’oriente intensément sur quelque chose de petit (un insecte rare), on peut ne plus voir ce qui se passe autour, même si c’est spectaculaire. Et la photo de Martin que j’aurais pu avoir de si près… topissime, comme disent les jeunes. Ratée. Snif.

Le radar activé

Fâchée contre moi-même d’avoir été obnubilée par cet indice de rareté et d’avoir oublié de vérifier si mon ami le Martin-pêcheur n’était pas dans les parages avant de faire la clown, je continue mon chemin en pestant intérieurement et en regardant si mon ami Martin revient.

Mais, sans le savoir, j’ai activé un nouveau radar. Je regarde chaque centimètre de la barre de métal qui longe cet endroit, à trois mètres au-dessus de l’eau.

Bingo ! Un autre machinpteryx Schoen…

Je ne peux m’empêcher de refaire des photos. Et de l’encoder quand même aussi dans l’application d’observation.

Deux individus à moins de 10 mètres ! Trois ! Quatre !

Au total, sur environ septante mètres, j’en noterai cinq ! Cinq insectes très rares.

La grande question : rare ou rarement observé ?

Dans ma petite tête, je me demande aussitôt si cet insecte est vraiment rare (chez nous, en Belgique) ou si c’est simplement qu’il est vu rarement par des naturalistes/entomologistes ?

Parce que quand même : trouver cinq individus « très rares » en moins de cent mètres, un jour ordinaire, en regardant simplement des barres en métal au bord de l’eau… ça pose question, non ?

Cette interrogation touche à un phénomène fondamental en écologie : le biais de détection. Beaucoup d’espèces sont considérées comme rares non pas parce qu’elles le sont vraiment, mais parce que :

  • Peu de gens prennent le temps de les chercher (surtout les insectes, comparés aux oiseaux)
  • Elles vivent dans des habitats peu fréquentés par les naturalistes
  • Elles sont discrètes, petites, ou présentes à des périodes limitées de l’année
  • Elles manquent de spécialistes pour les identifier

C’est ce qu’on appelle aussi le biais géographique : moi, je connais ce site, je le fréquente régulièrement, à différentes saisons, avec attention. Je crée une « pression d’observation » élevée sur ce petit territoire. Du coup, je découvre ce que d’autres ratent, simplement parce que je suis là, souvent, les yeux ouverts.

Intermède au restaurant : question de jizz

Arrivée au restaurant à midi, je mange avec belle-maman aujourd’hui. Je range mon appareil photo dans mon sac à dos, posé à côté de moi. Nous nous sommes installées côté fenêtre pour voir le magnifique ciel bleu et les arbres. Nos plats sont servis rapidement. Le mien est très chaud, je souffle lentement sur les aliments qui sont sur ma fourchette quand mon regard périphérique (un vrai radar détecteur de vivants) capte un mouvement haut dans le ciel.

Il vole en planant et en décrivant de larges cercles. Grande envergure, mais avec des ailes étroites et droites. Ce n’est donc pas un rapace. Mes connaissances se limitent à ça.

Je ressors aussitôt mon appareil et je vise comme je peux l’oiseau. Un peu tordue quand même, car la vue depuis la fenêtre n’est pas des plus aisées pour photographier. Deux photos avant qu’il ne disparaisse de mon champ de vision.

Deux coups de fourchettes plus tard et hop, il réapparaît. Ah non ! Ici, c’est un rapace, le jizz est tout à fait différent.

Mais c’est quoi, le « jizz » ? Le jizz (prononcé « djize »), c’est un terme utilisé par les ornithologues pour désigner l’impression générale qu’on a d’un oiseau : sa silhouette, sa manière de voler, sa posture, son comportement, ce « quelque chose » qui permet de l’identifier même de loin ou dans de mauvaises conditions.

C’est comme reconnaître quelqu’un de dos dans la rue à sa démarche, sans voir son visage. Le jizz, c’est ça : un rapace a des ailes larges et arrondies, un vol battu-glissé caractéristique. Un goéland a de longues ailes étroites et droites, il plane avec grâce. Même floue, même loin, l’impression générale est différente.

Mon premier oiseau au restaurant ? Ailes longues et fines, vol plané en cercles : goéland. Le second ? Silhouette plus compacte, vol différent : rapace.

Je ne saurais identifier le rapace ainsi, trop loin pour moi, alors je fais… des photos. Deux également.

Verdict de l’intelligence artificielle

À la maison, je rentre les photos dans le site observations.be pour voir si l’intelligence artificielle spécialement programmée pour reconnaître les animaux identifie mes planeurs.

Longues ailes étroites, trop loin et photo de trop mauvaise qualité, mais c’est un goéland. Un argenté, un brun ou autre, rien de certain.

Quant à l’autre, il s’agit bien d’un rapace : un épervier d’Europe ! Vu sa taille, j’opterais pour une femelle, qui, chez cette espèce, est plus grande que le mâle 😊

Souvenirs de raretés

Je revisionne les clichés numériques de l’insecte « très rare ». Cette mention m’a fait me rappeler un souvenir que j’ai déjà évoqué sur ce blog : l’observation extraordinaire (avec photo en prime !) de ma première, de ma seule et unique Marouette ponctuée. (clic pour lire l’article qui lui est consacré sur ce blog) C’était aussi en 2001, à l’étang de Virelles. Le guide-nature qui m’accompagnait ce jour-là avait dit que c’était la chance du débutant. Il n’avait pas tout à fait tort 😉

Et puis, je me souviens aussi que sur cette application belge, les lézards des murailles sont aussi considérés comme « très rares ». Or, je vois ce reptile facilement. Je sais où le voir et neuf mois sur douze, il est présent et il n’est pas tout seul.

Alors, rare ou pas rare ?

Cette question illustre parfaitement le paradoxe de la rareté en sciences naturalistes.

Deux hypothèses se complètent :

1. L’effet observateur : Après plus de 20 ans à observer les oiseaux, j’ai développé un œil affûté. Je repère des détails, des mouvements, des formes que d’autres ne voient pas. Mon cerveau s’est entraîné à détecter certains patterns. C’est l’effet de l’expérience.

2. Le sous-échantillonnage : Beaucoup d’espèces dites « rares » souffrent simplement d’un manque d’observations. Peu de gens regardent les barres métalliques au bord de l’eau à la recherche d’insectes discrets. Peu de gens connaissent les bons coins à lézards. Résultat ? Ces espèces semblent rares alors qu’elles ne le sont peut-être pas tant que ça. Elles sont juste… rarement observées.

C’est pour ça que les plateformes comme observations.be sont si précieuses : chaque donnée encodée, même avec une photo moyenne, contribue à corriger ces biais. On découvre parfois que des espèces « très rares » sont en fait présentes, mais qu’il manquait simplement des gens pour les chercher au bon endroit, au bon moment.

Conclusion (avec une pointe d’humour)

Alors, vous avez dit rare ? Je suis une perle rare, on me l’a déjà dit quand je travaillais ici ou là. (Rires.)

Mais sérieusement : cette journée m’a rappelé que la nature réserve toujours des surprises à qui prend le temps de regarder. Même si ça implique de rater LA photo du Martin-pêcheur de l’année parce qu’on était obnubilé par un insecte au nom imprononçable. Et puis, on est qu’au début de la nouvelle année, il me reste encore onze mois pour sublimer ma flèche bleue préférée.

Et vous savez quoi ? Je retournerai ici ou là, ici et là. Parce que Martin, lui, il n’est pas rare. Il est juste… discret. Et patient. Contrairement à moi.

Toutes les observations de cette journée ont été encodées (ou vont l’être) sur observations.be, photos floues comprises. Parce que même une photo moyenne d’une espèce rare (ou rarement observée, on ne sait toujours pas) vaut mieux que pas d’observation du tout.


Pour aller plus loin :

  • Le « jizz » : cette impression générale qui permet d’identifier un oiseau même de loin
  • Le biais de détection : quand une espèce semble rare simplement parce qu’elle est peu observée
  • Le biais géographique : l’importance de prospecter régulièrement les mêmes sites
  • L’image de recherche : quand notre cerveau se focalise sur une cible au point d’en occulter d’autres

Et n’oubliez jamais : un Martin-pêcheur raté vaut toujours mieux qu’aucun Martin-pêcheur du tout. Enfin, c’est ce que je me répète pour me consoler.

Neuf Kilomètres d’Observation : Soin et Nature

Samedi 17 janvier 2026

Neuf kilomètres pour prendre soin : chronique d’une balade naturaliste

C’était hier. Avec ce magnifique soleil, je décide de me rendre à pied jusqu’à ma librairie préférée. La seule librairie naturaliste de la région. La plus grande, la plus belle, la mieux achalandée. Surtout, j’y retrouve mon amie, ma collègue. Oui, bon, je dis collègue, car même si je ne suis que libraire bénévole à mes heures perdues, après deux ans  et demi à ses côtés, je considère Elisabeth (prénom d’emprunt) comme ma collègue. Elle est la meilleure. Meilleure libraire, meilleure collègue, meilleure amie.

Partir bien équipée (ou presque)

Nous sommes en hiver, mais il fait beau. Il fait chaud. Onze degrés au thermomètre extérieur, à l’ombre. Je m’habille peut-être un peu trop chaudement pour la météo du jour, mais le soir, il va sûrement faire plus frais. Je préfère avoir trop chaud et porter mon manteau, mon appareil photo et mon sac à dos, plutôt que d’attraper froid. Prendre soin de soi, c’est aussi ça : anticiper, prévoir, même si on se trompe.

Je n’ai fait qu’une fois ce chemin à pied, en été, quand je lisais à voix haute chez une personne âgée, malvoyante. Elle habitait à un kilomètre à vol d’oiseau de la librairie. Cette fois, je souhaite prendre un autre chemin, passer par un parc dans lequel je ne vais jamais. C’est un détour, mais je longe l’eau. J’adore cet élément : la mer, les rivières, les canaux et autres confluents…

J’ai toujours en tête de faire attention à ne pas appuyer trop vite et de trop nombreuses fois sur le déclencheur de mon appareil photo. J’ai dû vider la carte mémoire : des milliers de photos dans le petit bidou de mon APN, il n’en reste plus une seule. Trois jours entiers à faire le tri, à renommer, à classer mes photos naturalistes. Je n’ai pas tout à fait fini, mais tout est sauvegardé trois fois, alors me voilà prête à vider la carte mémoire haute capacité et à repartir l’œil aux aguets.

Les premiers pas : un rouge-gorge et une leçon d’attention

Deux cents mètres. C’est la distance qu’il m’a fallu pour enlever mon tour de cou et mon manteau. Onze degrés au thermomètre, ressentis quinze ou seize ! Mais oui, tout va bien, le climat se porte bien, la Terre aime changer d’humeur de saison pour ne pas qu’on s’habitue. Où est passée la neige et le froid revigorant d’il y a six jours ? Pfuit, comme les photos dans ma carte mémoire : disparu.

Sur un petit chemin accessible uniquement aux piétons, près de chez moi, je souris. Ma balade commence bien. Voilà quinze mètres qu’un rouge-gorge me précède, sautillant et voletant par cinquante centimètres. Au bout du quatrième envol, je lui dis : « Si tu revenais te poser derrière moi ? Parce que toi et moi, on prend le même chemin. Je risque de te suivre longtemps, involontairement. »

Il a mis un peu de temps à comprendre, puis s’est envolé non pas pour revenir derrière moi, mais pour se cacher dans la haie et patienter sur la branche d’un arbre dénudé, hors chemin bétonné. Je presse le pas en me disant : « Voilà, c’est bon, je suis passée, tu peux revenir. »

Prendre soin du vivant, c’est aussi cela : reconnaître que nous partageons l’espace, que nos chemins se croisent, et faire un pas de côté quand c’est nécessaire.

Descendre vers la ville, le nez au sol, la tête dans les airs

Cette nuit, j’ai mal dormi. Un peu dérangée des intestins, j’ai dû me battre, après un réveil urgent, avec un de mes chats qui a décidé qu’à une heure trente du matin, c’était l’heure de jouer à cache-cache ! Je suis fatiguée et mes crampes au mollet de cette nuit se rappellent à mon mauvais souvenir.

Pour « descendre » en ville, j’emprunte une chouette rue à sens unique qui borde une forêt. Que de magnifiques souvenirs dans cette descente : épervier embêté par trois pies en plein vol, geais timides et bruyants, sittelles adorables, mésanges, merles, buses variables… Les oiseaux ne manquent pas. Il y a quelques années, j’y avais vu un orvet traînant, déshydraté, sur le béton brûlant du sol. J’ai regardé à trois reprises pour m’assurer qu’il s’agissait bien d’un orvet et non d’un serpent (la confusion est fréquente), et je l’ai pris en main pour le déposer dans le bois, en contrebas, du côté où sa tête pointait. Pour ne pas lui faire faire le chemin inverse, mais bien pour l’aider. Une fois dans le bois, à l’ombre, j’ai versé un peu d’eau de ma gourde tout près de lui, sans le noyer.

Ce geste simple me revient souvent en mémoire. Prendre soin d’un petit être vulnérable, c’est parfois juste le replacer là où il devrait être, lui offrir un peu d’eau, et le laisser reprendre son chemin.

C’est donc tantôt le nez au sol tantôt dans les airs que je progresse lentement, avec un pincement au mollet. Foutue crampe ! J’ai ainsi progressé de mille cinq cents mètres. Encore, au minimum, six kilomètres à faire pour atteindre mon objectif. Si je ne me perds pas, ou ne me trompe pas de chemin, ce qui est fort probable.

Au bord de l’Ourthe : grèbes, martin et cormorans

Toutes les petites bêtes volantes ou rampantes sont aux abonnées absentes en cette heure du midi. Je ferai ma première photo bien plus loin, sur le canal de l’Ourthe : un petit bouchon. Non, deux. Que dis-je ? Trois ?! Mamamia, c’est bien ça : trois grèbes castagneux ! Mais ils sont loin. Très loin. Et petits. Très petits. Juste pour la forme, je fais quelques photos, car sait-on jamais, par hasard, j’aurais aussi le martin-pêcheur sur l’une d’elles ! Je peux toujours rêver… Il a filé comme seul le martin-pêcheur sait le faire : telle une flèche bleue, rapide comme l’éclair. On a juste le temps de se dire « Ah, c’était Martin ? » qu’il est déjà trop loin…

Petit montage pour avoir les 3 en une seule photo. De loin, je vous l’avait dit :-)

Un grand cormoran en vol : clic-clac, celui-là, je l’ai dans le viseur le temps d’une seule photo pas trop floue.

Tout du long, au bord de l’eau, sur les pierres, je scrute une silhouette, un mouvement, un corps tout fin qui se dorerait au soleil. J’en ai déjà vu plusieurs à cet endroit. En vain. Point de lézard. Est-ce que ces reptiles hibernent ? Je le pense bien, mais j’aurais cru que les conditions climatiques clémentes en feraient peut-être sortir un ou deux de leur trou. Mais non, ça sera pour une prochaine fois. Observer les vivants, c’est aussi accepter leur absence, respecter leurs cycles, leur besoin de repos hivernal.

L’île aux Corsaires et ses gardiens ailés

J’arrive à un embranchement : j’ai le choix de continuer à droite ou à gauche, au bord de l’eau des deux côtés. Généralement, je pars d’un côté et je reviens de l’autre. Au moment où j’hésite, j’entends un étrange cri dans les airs. Mouette ou goéland ? Un cri comme une plainte, bizarre. J’essaie de l’identifier avec mon appareil photo (qui me sert aussi de jumelle grâce à son zoom super puissant), mais il est déjà trop loin et des branches d’arbres obstruent ma vue. Il allait à droite. Je vais donc, logiquement, à… gauche ! Eh oui, faut pas chercher à me comprendre. Parfois, moi-même, je ne me comprends pas.

Pour la peine, une photo d’une Mouette rieuse qui passait par là.

Voilà des mois qu’il y a des travaux à cet endroit, à cet embranchement. Je n’ai pas fait attention à la date probable de fin, car on sait tous que les délais sont rarement respectés. Mais je me souviens que c’est ici, durant ces travaux, imperturbable, que j’ai vu un accenteur mouchet s’égosiller joliment à la fin de l’hiver 2025. Il n’est pas là en ce moment, mais j’entends des mésanges pépier doucement.

Sur le chemin, à ma droite, il y a ce que l’on appelle l’île aux Corsaires. Dans la petite revue que je me suis offerte à la librairie, il est dit que c’est la première réserve naturelle urbaine gérée par l’association Natagora, en 2005. À peine plus de 2 hectares, mais un vrai petit bijou naturel à deux pas de chez moi. Cet écrin de nature, en aval de la confluence de la Vesdre et de l’Ourthe, est un passage obligé quand je me rends à pied dans le centre commercial plus loin.

Je ne rentre pas dans cette réserve naturelle, mais la longe. Et là, deux veilleurs sont perchés dans un arbre, à proximité de l’entrée : des corneilles. J’adore les corvidés, même les sombres colorés. Ils sont synonymes d’intelligence, d’adaptation, de ruse, de jeux. Leur cri n’est pas très joyeux, mais reconnaissable. Ces deux individus, dont je ne peux différencier le mâle de la femelle tellement ils se ressemblent, sont arrivés silencieusement. Sans bruit, ils se sont posés. Sans cri, ils m’ont observée, puis ils se sont regardés. Cela m’a donné l’occasion de les approcher pour faire de belles photos !

Sans les avoir mitraillés comme à mon habitude, j’ai même attendu que l’un tourne la tête pour avoir la lumière dans son œil sombre. Prendre soin de mes sujets photographiques, c’est aussi ça : attendre le bon moment, ne pas les harceler de clics, respecter leur rythme.

Territoires aquatiques : foulques et mystérieux passereau

J’ai changé de sujets d’observation quand j’ai entendu du bruit à ma gauche, dans l’eau. Une foulque macroule naviguant tranquillement a osé traverser le territoire d’une consœur. Même si elle ne faisait que passer, elle prenait trop son temps pour la maîtresse des lieux. Enfin, je dis « maîtresse », mais chez les foulques, comme chez les corvidés, aucun dimorphisme sexuel franc. Une course poursuite s’est engagée, pour se terminer tout aussi rapidement.

Dans les arbres qui jouxtent l’eau, un oiseau chanteur. Un petit passereau. Petit, c’est tout ce que je pourrais dire. Si j’identifie assez facilement les oiseaux à la vue, à l’ouïe, c’est autre chose. Ayant un léger déficit auditif, j’ai beaucoup de mal à reconnaître les différents chants ou cris. Et ce petit oiseau, je ne sais pas lequel c’est. Très farouche et discret, il s’échappait de ma vue dès que je l’avais dans le viseur ! Autrement dit, il restera un inconnu pour moi. Zut.

Parfois, prendre soin de soi, c’est aussi accepter de ne pas tout savoir, de ne pas tout capturer, de laisser certains mystères intacts.

Le cormoran observateur et la pêche furtive

Je passe le pont et arrive à proximité du centre commercial. Là aussi, je me retrouve à avoir le choix. J’ai toujours longé un seul côté, le plus calme, celui avec le moins de circulation, avec le moins de passage de voitures. Mais je sais qu’il existe un autre « côté » tout aussi agréable, bien que j’ignore par où aller pour le rejoindre. Comme mon objectif est de trouver un parc « tout au bout, à droite » et que je pense devoir aller à gauche pour rejoindre cet autre chemin agréable, je n’hésite pas longtemps et garde mon chemin habituel. Une nouvelle découverte par jour, c’est déjà bien assez ! (rires)

Je pourrais aller de l’autre côté de l’eau, mais c’est moins agréable. Et puis, je fais bien. Au moment où je m’assieds trente secondes pour boire à ma gourde, je discerne un grand cormoran, en bas, au bord de l’eau.

Saviez-vous que les oiseaux savent quand vous les épiez ? Ils savent où vous regardez ! Si, si. J’avais beau être quatre mètres plus haut que lui, il a émis un mouvement de recul aussitôt qu’il m’a vue. Alors, mine de rien, je lui tourne le dos, je continue à boire et je fais comme si je ne l’avais pas remarqué. Ma pause dure un peu plus longtemps que prévu, mais c’est pour mieux essayer de capturer cet instant « volé ». Quelle belle idée j’ai eue : voyez ce petit attroupement qui s’est formé !

Oh ! En visualisant ces photos, je n’avais pas vu les « intrus » ? Et vous, vous voyez de qui je veux parler ?

Après trois ou quatre photos, je poursuis ma balade. Plouf ! Un poisson ou un oiseau a plongé dans l’eau. Je me mets derrière un arbre, je me cache comme je peux (il y a plein de cyclistes et de joggeurs qui me dépassent) et j’attends. Hop ! C’était un grand cormoran en pleine pêche. Celui-ci est un adulte avec déjà son plumage nuptial. On le distingue bien avec son cou blanc et la tache blanche sur son épaule, que j’ai réussi à capturer juste au moment où il replongeait ! On la verra aussi en vol sur une autre photo.

Observer sans déranger, se faire discrète, patienter : voilà l’art du soin porté aux vivants sauvages.

Lézards absents, gendarmes présents

Toujours tout droit. J’ai choisi volontairement ce chemin, car plus loin, j’espère avoir l’occasion de voir et de prendre une photo de lézards des murailles. D’habitude, au printemps et en été, et même jusqu’en automne, j’en vois presque toujours à cet endroit. Mais là, quedal. Nada. Rien. Zut et flûte. Crotte de boudin !

En lieu et place, là où je croyais en voir, j’aperçois un attroupement de gendarmes. Non pas ceux venus pour le boucher mal-aimé (les Belges me comprendront), mais ces insectes rouges et noirs de la famille des punaises. Clic-clac, une photo quand même, à défaut des lézards. Ces punaises restent normalement aussi cachées en hiver, mais ne dédaignent pas un bain de soleil hivernal, comme aujourd’hui.

Course urbaine et retrouvailles aquatiques

Arrivée au bout de cette rue, pour atteindre le parc convoité, je dois traverser un grand carrefour. Carrefour mal fichu, car les feux privilégient les voitures aux piétons et on n’a jamais le temps de traverser les deux passages cloutés pendant que le petit bonhomme reste vert. Courir, toujours courir. Je déteste ça ! M’enfin, c’est mon petit sport du jour. Trois secondes. Et aïe, mes pieds. Trois secondes, et aïe, mes mollets. À ce stade, je ne suis pas sûre de faire le chemin du retour à pied…

Je redescends au bord de l’eau. Un monde fou, fou, fou. Un week-end ensoleillé comme celui-là et ça fourmille d’humains en manque de vitamine D. Les bernaches du Canada ne me contrediront pas. Là aussi, deux ou trois clans. Je vois arriver deux individus, fendant les flots d’une allure cadencée, dans ma direction. Je crois que ces deux-là viennent pour moi, mais je me fourvoyais complètement.

Tout au bord, près de moi donc (mais comme il n’y a pas de barrière à ce niveau, je ne m’approche pas trop près du bord), un groupe de cinq bernaches. Et les deux qui arrivent sont clairement les chefs. Ou les parents ? Dès qu’ils arrivent près du petit groupe, ce dernier se disperse et s’éloigne. Lentement, mais sûrement. À gauche, un troisième petit groupe arrive en file indienne. J’aime les couleurs, le jeu d’ombre et de lumière, je fais donc une photo. Ou un peu plus…

Pour ne pas avoir de torticolis, je lève un peu la tête, histoire de voir ce qu’il se passe dans l’air, si un rapace ne serait pas là, de passage, discretos. Point de rapace en vue, mais un arbre à cormorans ! (rires)

Rencontres de proximité : corneille et bergeronnette

Alors que plusieurs groupes d’humains s’activent pour aller sur l’eau dans leur canoë, j’avise une corneille à moins de dix pas de moi. On se regarde, on se parle silencieusement, on s’évalue. Elle accepte une photo ou deux. Se déplace juste ce qu’il faut pour me laisser passer sans qu’elle doive pour autant décoller, encore une photo, et hop, elle retourne à sa place, le bec plein de boue.

Ces moments de compréhension mutuelle, ces instants où l’oiseau vous accorde sa confiance, même brièvement, sont pour moi l’essence même du soin aux vivants : un respect réciproque, une reconnaissance de l’autre.

Au même endroit, plus loin, mon regard perçant a accroché un petit oiseau qui a la bougeotte. Un hoche-queue. Une bergeronnette des ruisseaux. Je pense à un mâle vu ses couleurs éclatantes. Petit oiseau à longue queue qui hoche tout le temps, d’où son surnom, très timide et farouche. Je sais que je dois faire des photos de là où je suis, avancer lentement, sans quitter l’objectif de mes yeux (et ne pas tomber dans l’eau de préférence) pour espérer avoir une photo potable. Il n’y a pas d’autres chemins. Je suis désolée de devoir la déranger. Finalement, c’est un joggeur qui arrive en sens inverse qui la fait fuir avant moi.

Petit montage sur la première photo :
Dans le rond jaune, première photo de l’oiseau, de très loin.
Dans le carré orange, deuxième photo où j’ai avancé d’un pas et zoomé un peu plus.
La 3e photo (deuxième ici), j’ai recadré, beaucoup recadré pour que vous puissiez voir un peu mieux à quoi ça ressemble.

Encore un cormoran en vol. De plus haut, de plus loin. Mais vous pouvez voir, même d’aussi loin, la tache blanche sur son corps noir. Un adulte au plumage nuptial.

Le mystère du parc : une chose indéfinissable

Alors que j’observe plusieurs « arbres à cormorans », un gros « paquet » titille ma curiosité. Un truc indéfinissable, non identifié, tout en haut d’un arbre. Des gens dans le parc, des dizaines et des dizaines de gens. Des enfants, des adultes, des chiens, des joggeurs, des cyclistes… et une seule andouille (moi) qui a le nez en l’air et qui vise avec son zoom ce truc informe.

Je pense d’abord à un nid de frelon qui aurait été traité et que la neige de la semaine passée a commencé à détruire. J’hésite un instant à passer par un autre chemin (encore un choix, encore une bifurcation dans ce parc, car oui, je suis arrivée au parc que je voulais traverser), mais je suis déjà épuisée avec des douleurs nettes aux pieds, aux orteils, aux muscles des jambes. (Info à moi-même : quand je décide de faire de longues balades pareilles, mettre deux paires de chaussettes ou une grosse paire de chaussettes pour la marche !)

Mais cet autre chemin me permettrait d’avoir un autre point de vue, un autre angle de vue de cette « chose ». Je pense alors à un manteau ou un tissu, une couverture qu’on aurait balancé comme ça ? Mais ça m’a l’air d’avoir du volume. Malgré la couleur, plutôt gris foncé, ça doit être un nid de frelons partiellement décomposé. Je ne vois rien d’autre, malgré mon zoom poussé à fond.

Retour à la civilisation

Il me reste vingt-trois minutes avant ma destination finale : la librairie Regards Nature. Je sors du parc et rentre dans la ville, avec les voitures par centaines, avec le tram bruyant, avec les gens riant, avec ces odeurs de ville, ce brouhaha continu… tout ce que je n’aime pas. Mon manteau sur mon autre bras dissimule mon appareil photo. Centre-ville et ville sont égaux à vols, pickpockets et autres agressions. Il ne faut pas tenter le diable.

En dernières photos, un cormoran dans un arbre, au-dessus des voitures et du tram circulant…

À la librairie : l’énigme résolue

À la librairie, KO mais contente de ma balade et de mes observations du vivant par ce magnifique temps, je demande à ma collègue et à « Monsieur Optique » présents s’ils ont une idée de ce que la « chose » pourrait être. Les propositions sont rares, mais intéressantes :

  • Un sac jeté ?
  • Une sculpture posée là intentionnellement ? Un musée d’art en plein air ?
  • Le cadavre d’un héron ?

Je penche beaucoup pour une sculpture. Mais je me souviens aussi d’un héron cendré que je croyais mort, car il ne bougeait pas du tout et avait la tête complètement rentrée dans les épaules (parc Hauster, encore une fois, en décembre, sans neige).

Héron cendré – grosse sieste profonde – 12/12/2025 – Chaudfontaine

J’aurais bien aimé rentrer à pied pour aller voir par l’autre chemin, mais mon corps ne le veut pas. Alors, ce n’est qu’une fois à la maison, en regardant les photos via l’ordinateur, que la vérité éclate : c’est un héron cendré, bien vivant, qui a froid ou qui dort tranquillement ! En zoomant sur l’écran de l’ordinateur, on voit très clairement la patte, au moins une patte, avec les doigts qui accrochent la branche de l’arbre.

Ainsi, on a deux photos d’un héron qui fait dodo : recto et verso (rires)


Neuf kilomètres pour prendre soin. Prendre soin de mes pas qui me portent, de mes yeux qui observent, de mes mains qui tiennent l’appareil avec patience. Prendre soin du rouge-gorge en lui cédant le passage, de l’orvet déshydraté en lui offrant de l’eau et de l’ombre, de la corneille en acceptant son regard sans la presser, de la bergeronnette en reconnaissant que ma présence la dérange. Prendre soin du héron endormi en le laissant tranquille dans son arbre, sans avoir besoin de m’approcher davantage pour confirmer ce que mes photos me révéleront plus tard.

Prendre soin des vivants, c’est aussi prendre soin de notre capacité d’émerveillement, de notre curiosité bienveillante, de notre patience. C’est accepter la crampe au mollet, les pieds douloureux, la fatigue, parce que le privilège d’observer demande parfois de l’inconfort. C’est rentrer épuisée mais riche de ces rencontres fugaces qui nous rappellent que nous ne sommes qu’une espèce parmi tant d’autres, partageant ces chemins, ces parcs, ces bords d’eau.

Et c’est, finalement, en prenant soin d’eux que nous prenons soin de nous.